Parution 16.04.2014  - Lettre 54

Un président d'université TGV

Une fois n'est pas coutume.

Voici donc l'histoire en quatre actes d'un président d'université que nous avons directement interpellé et qui a traité le cas en interne et pris sa décision en moins de 2 semaines.

Bien entendu, nous pouvons nous demander s'il en eut été de même si la personne fautive avait été un grand ponte de l'université, un Directeur de programme doctoral ou, en France, un membre éminent du Conseil National des Universités (CNU).

Quoiqu'il en soit, la preuve est faite que lorsque nos "responsables hiérarchiques", recteurs ou présidents d'université le veulent, ils ont les moyens de ne pas laisser s'enliser ce type de dossier.

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Acte 4 - Le Président de l'Université conclut le match

(suite des actes  1, 2 et 3 ci-dessous)

 

Avec cette plainte supplémentaire venant de Finlande (cf. acte 3), et la leçon d'éthique qu'elle comporte, le Magnifico Rettore de l'Università degli Studi di Salerno s'énerve un bon coup à l'égard de la coupable, comme on peut le lire dans ce courrier envoyé à la fautive avec en copie les plagiés et nous-mêmes :


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 Acte 3 - Où l'on voit que le comportement est addictif 

(suite des actes 2 et 1 ci-dessous)

 

Parce qu'il était assez énervé du comportement de sa plagieuse, notre collègue spolié découvrit sur la toile de nombreux autres plagiats et en informa directement les victimes le 10 mars 2014, soit 3 semaines après le premier email de plainte du plagié. 

"Bonsoir,.

Je me permets de vous contacter, car je pense (je suis même convaincu) que votre ouvrage "La communication multilingue" a été plagié par une Professeure de l'Université de Salerno en Italie. Il se trouve que cette personne a plagié mes travaux, et que je m'en suis rendu compte la semaine dernière. J'ai écrit, avec l'aide d'une collègue spécialisée dans ces questions (http://responsable.unige.ch/), aux différents protagonistes de l'affaire, en leur demandant de retirer le texte incriminé. Mais tout n'a pas encore été enlevé.

Poursuivant mes recherches sur cette personne, je me suis amusé à récupérer un de ses autres articles, de prendre certains passages et d'en faire des copier-coller sur Internet... Résultat, à chaque fois Google me renvoie sur votre livre. Voici quelques exemples..."      

 

Ce message n'a pas manqué de frapper ces victimes qui nous écrivent rapidement de Finlande le 2 mars 2014, avec en copie tous les protagonistes italiens : 

Madame,

Je souhaiterais attirer votre attention sur un plagiat délibéré de la part de Mlle XXX.

Elle a publié un article dans la revue en ligne Testi e Linguaggi 1/2007 (p.183-197) intitulé "La traduction à l'ombre du doublage: révolution et évolution".

Deux paragraphes entiers de cet article (p.183-184) reprennent textuellement un de mes articles, sorti en 2002, dans la revue Hieronymus 2 (ASTI - Association suisse des traducteurs et des interprètes).* Le premier paragraphe ("Il est sans doute banal...un film d'animation?"), p.183, constitue le second paragraphe de  mon texte, l'expression finale "un programme pour enfants" n'ayant pas été recopiée.  Le second paragraphe ("Souvent, en généralisant vite...Les gens préfèrent ce à quoi ils sont habitués"), bas p.183-mi p.184, est la copie exacte d'une grande partie de mon troisième paragraphe. 

Un plagiat si manifeste n'est pas seulement un affront à l'éthique des chercheurs; il reflète aussi un comportement  conscient puisque l'auteure a également copié d'autres collègues (B. Cordova, M. Guidère, L. Dupuy).

Je vous signale que notre université de Turku (Finlande) a désormais mis en place un logiciel prompt à repérer les plagiats,  aussi bien dans les travaux d'étudiants que dans les publications des enseignants.

Je souhaite vivement que les responsables de la revue informent les autres revues italiennes spécialisées: il est partout difficile de faire reconnaitre une réputation scientifique mais rapide aussi de perdre ses acquis.

Editeur en chef de la collection BTL (Benjamins Translation Library) chez John Benjamins (Amsterdam/Philadelphie) et membre du comité de rédaction d'une dizaine de revues en traductologie, je me permets d'insister sur la faute grave qu'a commise XXXX. Son nom, celui de son université, celui de la revue sont désormais répertoriés comme ayant eu un comportement répréhensible.

En vous remerciant de toute l'attention que vous prêterez à ce message.

Bien cordialement,

Yves Gambier

Professeur

Turun Yliopisto / Université de Turku

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 Acte 2 - Le Président de l'Université entre en scène énergiquement

(suite de l'acte 1 - ci-dessous)

Suite aux échanges de mails entre le présumé plagié et sa présumée plagieuse, et pressentant l'habituelle spirale du chantage, nous avons transféré directement la plainte au Président de l'université italienne lui demandant de bien vouloir veiller à ce que le cas soit examiné promptement.

Le 20 février 2014, soit moins de 15 jours après la première plainte, il écrivit à son homologue le Président de l'Université de Pau.

   

 

 

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 Acte 1 - Les auteurs se débattent dans les courriels

Le 6 février 2014, un collègue de France écrit ce courriel précis aux Rédacteurs en chef d'une revue pour se plaindre du plagiat dont il se disait la victime. Nous étions en copie du mail.

Nous avons donc informé ces responsables que nous appuyions notre collègue dans sa démarche. Nous avons reçu leur réponse le 8 février 2014 :

 "Gentili Professori Dupuys e Bergadaa, Deplorando l'accaduto, stiamo provvedendo a eliminare il saggio in questione dal sito Internet della rivista. Porgiamo cordiali salutiMichele Bottalico, Maria Teresa Chialant, Lucia Perrone Capano

Hélas, notre victime plaça en copie de son courrier sa plagieuse. Pourtant, nous ne cessons de dire de ne JAMAIS entrer en débat avec les plagieurs, de laisser faire les experts. S'est donc engagé le dialogue habituel entre les deux protagonistes.

Appel à la clémence :

"Tout d'abord je vous présente mes excuses. Je suis vraiment désolée de cette grave situation. Lors d'un de mes séjours à Paris, il y a quelques années, j'avais fait des recherches bibliographiques et pris des notes sur l'argument en question, dans des bibliothèques de Paris. Quand je les ai utilisées, quelque temps après, évidemment je ne me suis aperçue ou mieux rappelée qu'il s'agissait de morceaux pris de votre texte, qui, en plus je ne possède pas. J'ai cherché, jusqu'à maintenant, de faire enlever du site le document impliqué, mais malheureusement, la personne qui peut le faire, en ayant le mot de passe, a son jour de liberté. Il va rentrer lundi matin. Je lui ai téléphoné plusieurs fois, mais sans succès.  Je vous demande la courtoisie d'attendre jusqu' à lundi, afin que je puisse enlever le document du site. Pensez-vous de m'accorder ce délai? Je vous prie d'accepter mes excuses  et de vouloir croire à mon véritable état d'angoisse."

Face à notre mail au Président de l’Université, appel à la compassion. On notera le fait que l’on demande à la victime de ne pas s’« acharner contre elle » avec le levier de la mauvaise conscience et l’instrumentalisation classique des enfants :

Bonjour Monsieur,

J’ai cherché à éliminer les articles impliqués dans le plus bref délai, mais il fallait l'autorisation des responsables du web et des profs qui ont dirigé la revue. Pour cette raison je vous avais demandé la courtoisie de patienter quelques jours. À partir d'aujourd'hui tout devrait être fait. Je vais bien contrôler.

Vous avez  informé le Président de mon Université et les profs qui ont dirigé la revue, qui se sont mis en contact avec le bureau légal. Je ne sais pas encore quelles sanctions seront prises envers moi. Je vous demande, si possible, de ne vous pas acharner encore contre moi.

Si vous savait dans quel état je suis!!! Mais bien, là c'est mon problème. Je pense de  donner mes démissions et pourtant j'ai besoin de travailler!!! J'ai des enfants. J'espère vous connaitre personnellement pour vous donner des explications. Pouvez vous me donner des conseils sur ce que je peut faire pour vous donner satisfaction.

J'ai même écrit à Mme Bergadaa pour lui demander de l'aide. Pour le moment, je vous en prie de croire à mes sentiments les plus distingués.

Mais la victime n’accepta pas le chantage :

"La seule personne responsable de ce qui se passe actuellement, c'est vous. Ce n'est pas moi. N'inversez pas les rôles, svp. Vous avez volé mon travail, et ce n'est pas la première fois manifestement que vous agissez ainsi. J'ai contacté le service juridique de mon université, après avoir récupéré tous les documents nécessaires, pour qu'ils étudient la suite à donner à cette affaire. Merci donc de ne plus me contacter directement et de laisser nos universités traiter l'affaire."