L'usine à gaz de Neuchâtel

Parution 24.10.2013 - Lettre 51
Complété 31.01.2014 - Lettre 53

L'usine à gaz de Neuchâtel

 

Lorsque nous avons été contactés par des confrères en septembre 2012, nous avons été surpris du cas qu'ils nous racontaient...  Je ne m'attendais pas à ce que notre communauté soit le témoin d'un tel feuilleton à rebondissements. Voici donc l'incroyable histoire - non encore achevée - d'une enquête qui vire au cauchemar pour ses acteurs et qui leur confère une bien involontaire publicité internationale.

____________________________________________________________________________________________________________

 Saison 2 : L'ordre académique n'est vraiment pas un ordre juridique 

 

Ce 29 janvier 2014, le Conseil d’État neuchâtelois a enfin rendu ses conclusions dans l’affaire ci-dessous. On y lit : "Si le comportement de M. Blili enfreint ses obligations de fidélité et de rigueur, le Conseil d'État, tenant compte de la prescription sur les actes de plagiat, estime qu'elles ne peuvent conduire à la rupture des relations de service. » En résumé, il reçoit un blâme et une menace de licenciement, mais il est réintégré : voir le communiqué officiel :  

Nous pouvons être satisfaits de ce nouveau rebondissement illustratif du schisme académique vs. juridique.

• Le Conseil d'Etat reconnait explicitement le comportement de "plagiat" dans son communiqué et, non pas d'une simple négligence, comme il y a quelques mois. 
• Mais la simple "négligence" avait été décrétée par un juriste aucunement informé des clés de la déontologie académique.
• Et les services juridiques internes de l'université n'auraient pas vu qu'alors les faits seraient prescrits : l'ouvrage a plus de 5 ans.
=> La presse est unanime à ne rien comprendre à cette prescription qui arrive soudain

• Prescriptipn ? Les étudiants avaient ce "text-book" en main jusqu'en 2011.
• Et le plagiat, dans le "vrai" monde académique, c'est d'abord le préjudice causé au lecteur dans son droit fondamental d'accéder à l'origine des sources afin de pouvoir se pencher, à son tour, sur les données primaires pour les analyser.
• Mais, depuis le début, ce cas est traité sous le seul angle des juristes ; qu'ils soient internes à l'université ou externes. 
=> Le monde académique ne peut comprendre cet engagement dans l'erreur

 • Ceci posé, le fonctionnement de l'université est remis en cause. 
• Un changement de loi est promis d'ici 2016. Nous suivrons de près les principes et processus d'intégrité qui seront adoptés.
• En attendant, in fine, l'université réintègre le plagieur...
=> Nous avons déjà reçu nombre de messages de collègues abasourdis qu'une personne convaincue de plagiat et de faux sur son CV puisse être réintégrée

• Que leur répondre ? Que tout délinquant a droit à une seconde chance. Théoriquement.
• Mais ce professeur ne devrait plus pouvoir retrouver de poste dans une autre institution, tant son nom a été diffusé et restera gravé dans la mémoire du Web. 
• Car il n'y a aucune prescription pour le plagiat. Il suffit de visiter le site allemand VroniPlag Wiki pour comprendre.
=> Si ce cas - de plagiat - avait été convenablement traité il y a dix-huit mois, le fautif aurait pu renouer - ailleurs - avec sa carrière

• Admettons que l'université ait été bien punie d'avoir déjà dépensé des centaines de milliers de francs dans ces histoires ; sans compter les coûts cachés du temps perdu par tous les collègues qui n'ont pas eu l'esprit serein qu'appelle la recherche scientifique.
• De plus, en le réintégrant, l'Université de Neuchâtel reconnait de facto, en "bon père de famille", être responsable des débordements s'étant produits.
• Comme les Indiens Kogis (Colombie) en le replaçant en son sein, l'établissement va devoir absorber la faute collectivement. Ce, alors que notre société tend, tout au contraire de ces aimables indiens, à isoler et rejeter ses délinquants hors de ses murs. Méditons...
=> Mais ne rions pas trop vite :  notre trublion conteste la sanction du Conseil  d'État. Il va, et c'est logique, déposer recours auprès de la Cour de droit public du  Tribunal cantonal. 

 

(A suivre, donc)

______________________________________________________________________________________________________________________

 Saison 1 : L'ordre académique n'est pas un ordre mediatique ou politique


 • Acte 1 : Quand les journalistes se mèlent des affaires académiques

En septembre 2012, la Rectrice de l'université de Neuchâtel (Suisse) ouvre une enquête administrative pour éclaircir des situations conflictuelles au sein d'une faculté : celles de sciences économiques. À ce stade, il semble que seules des activités lucratives du directeur d'un observatoire soient réellement en cause.

Le volet plagiat se perd dans des écrans de fumée, et l'article Nouveaux dérapages à l'Université ne retient pas vraiment notre attention. 

 

• Acte 2 : Quand les collègues nous contactent

Qui nous a parlé en premier ? Que l'on ne compte pas sur nous pour le dire.

Nous avons alors écouté l'expression d'une certaine souffrance, d'une grande perturbation issue du sentiment que la déontologie académique n'était pas entendue. Ces collègues se postaient en scientifiques intègres craignant de devenir les victimes du système.

De quoi s'agissait-il ? Du cas d'un professeur recruté au Canada (retenez cet élément) au début des années 2000 et qui n'aurait pas du obtenir un poste de "full professor" si les autorités politiques ne l'avaient pas soutenu contre la recommandation de la direction de l'université. (N. B. En Suisse l'indépendance des universités n'est pas acquise dans tous les cantons).

Pendant ce temps, les articles de journaux restent assez généralistes, à preuve celui-ci : Le scandale s'aggrave à l'université de Neuchâtel.

 

• Acte 3 : Quid de l'expertise du plagiat ?

Une commission a bien été mandatée. Le Président du Conseil de l'Université, M. Dick Marty, ancien conseiller d'État en prend la présidence. Il a 68 ans, apprend-on et il habite à plus de 350 kilomètres de Neuchâtel, dira-t-il. Nous notons d'emblée qu'il a été haut magistrat et qu'il a accompli l'essentiel de sa carrière à des fonctions politiques et étatiques. Or, nous avons dit que l'attitude de nombreux responsables provient simplement du fait que, n'étant pas des scientifiques, ils ne sont pas toujours au fait que le plagiat atteint notre coeur de métier : la connaissance.

Il s'attaque aux problèmes qui lui sont confiés. Il confie le volet plagiat à un "expert" qu'il va chercher en Italie, et non à une véritable commission comme nous le suggérons dans tous les cas où l'on nous demande conseil. Le rôle de cet expert : sélectionner des passages significatifs de la présomption de plagiat du livre, selon une méthode qui ne sera pas dévoilée. 

A la demande de tiers nous avons alors examiné les compétences en matière de plagiat académique de cet "expert" qui aurait ainsi sélectionné ces passages du livre incriminé. Voici ce que nous en avons alors dit :

"J’ai porté attention au CV complet disponible sur Internet et aux publications du Pr  C. T. : il ne semble pas avoir de compétence formelle en matière d'analyse de plagiat, de compétence déclarée en matière de logiciel de détection des similarités, et ne semble pas avoir été impliqué dans des commissions d'intégrité. 

Par conséquent, rien ne me semble garantir que la technique d'échantillonnage qu'il a utilisée pour extraire des sous-ensembles de données du livre possède les garanties de fiabilité scientifique généralement requises à une analyse ultérieure. Sans autre précision, ceci pourrait invalider les analyses faites par la suite (si la base de travail est incomplète), ce qu'elle que soit la rigueur de l'analyste qui lui succèderait.

On pourra d'ailleurs s'interroger de savoir pourquoi il a été décidé de n'analyser qu'un échantillon restreint de l'ouvrage et non sa totalité, voire les autres publications, comme il en est d'usage dans ce type d'enquête. Mais le champ de l'enquête est toujours défini aux enquêteurs par les autorités.

Je suggère donc qu'un expert spécialiste du plagiat, ou mieux une commission compétente, reprenne l'ensemble des données à savoir toutes les publications figurant au CV de X ."

 

• Acte 4 : Les conseils aux journalistes

En mars 2013, je suis à nouveau contactée par des collègues (d'autres) qui me demandent ce que peuvent faire des académiques quand ils ont le sentiment de ne pas être entendus et que les enquêtes leur semblent s'enliser.

Je leur suggère quelques noms de journalistes internationaux très sérieux et fiables dans le journalisme d'enquête. Ils me répondent alors avoir, sur place, des journalistes engagés qui "font parler tout le monde" (sic) depuis déja des mois.

Dès le lendemain, un journaliste d'investigation avec qui j'avais travaillé sur un autre dossier me contacte et me demande de bien vouloir aider un de ses collègues journalistes. J'accepte, et Ludovic Rocchi me téléphone une heure après. Il est pugnace, rapide.

Je refuse d'examiner les pièces réunies, et notamment le livre "La Suisse qui gagne" dont il sera largement fait écho, lui expliquant que je souhaite rester neutre n'ayant pas été mandatée comme experte. Je lui dis que je ne travaille pas avec les journalistes, mais que je puis conseiller dans la méthodologie.

Je lui explique mon protocole de recherche qui consiste à ne se focaliser que sur le plagiat et à ne pas se laisser disperser par ce que j'appelle des "écrans de fumée". Puis, je lui dis qu'il suffit de rechercher sur le Web ou avec un logiciel de détection les preuves de plagiat, puis de placer côte à côte des exemples de plagiat et leur original. Ensuite, il faut simplement montrer visuellement des preuves de plagiat aux lecteurs. 

Il est rapide, et le 24 avril 2013, il publie l'article Hallucinant plagiat à l'université de Neuchâtel

On y trouve ces très explicites illustrations :

 

     

 

• Acte 5 : L'objet du délit

En lisant l'article de Ludovic Rocchi, nous apprenons : "Il y est notamment question de plagiat et il crève les yeux. En quelques clics sur Internet, nous avons en effet pu établir l’énormité du plagiat qui mine un ouvrage obligatoire pour le master le plus prisé des Sciences économiques... Vendu environ 30francs aux étudiants depuis 2006, ce livre est censé détailler sur 430 pages les recettes de «La Suisse qui gagne»... Injecté dans plusieurs chapitres, le texte canadien est helvétisé pour effacer les traces. Malheureusement pour les auteurs, quelques heures passées sur Google suffisent à repérer leur imposture."

Et, bien entendu, les journalistes se gaussent de l'enquête commanditée : "Président du Conseil de l’Université, Dick Marty a pourtant mandaté des experts internes qui ont enquêté 1000heures – oui, mille heures! Mais il n’en est rien ressorti d’autre qu’un vaseux communiqué publié ce mois. «Nous ne donnons pas d’autres informations», nous a fait savoir hier le gardien en chef de l’Uni."

Serions-nous coupable, au regard de la loi, d'avoir expliqué à des journalistes comment s'y prendre pour analyser un plagiat ? Depuis 10 ans, nous l'expliquons sur ce site et dans de nombreux écrits et conférences, à qui veut bien l'entendre. 

 

• Acte 6 : Perquisition au domicile du journaliste

En pleines vacances, nous sommes saisis d'apprendre une opération éclair au domicile du journaliste : la police vient se saisir de ses ordinateurs. Une première en Suisse !

Pourquoi ?

Le professeur mis en accusation a déposé une plainte contre le journaliste pour diffamation, calomnie et violation du secret de fonction. Le procureur neuchâtelois, Nicolas Aubert, s'appuie sur cette plainte. Absent pour raisons professionnelles, Ludovic Rocchi reçoit, à son hôtel, la visite de deux policiers tessinois  mandatés par la justice neuchâteloise : ils viennent récupérer l’ordinateur professionnel du journaliste. Celui de son épouse est pris à leur domicile. 

Bien entendu, le journaliste reçoit aussitôt le soutien de la communauté des médias, mais aussi de la presse internationale.

Le 23 août, Ludovic Rocchi dépose un recours contre la perquisition ordonnée par le ministère public.

L'objectif de toute cette opération serait de rechercher qui, des nombreux professeurs et fonctionnaires de l'université, avait informé le journaliste.

La Télévision Suisse Romande (TSR) nous apprend que le procureur "affirme que ces actions à l'université et chez un journaliste étaient nécessaires pour identifier le ou les auteurs des fuites concernant des dysfonctionnements à la faculté de sciences économiques. Il reconnaît ainsi que l'objectif de ces visites était de trouver le nom de ceux qui ont alerté la presse sur certaines irrégularités ces derniers mois."

Violation du secret de fonction ? Encore heureux que nous ayons refusé d'examiner le cas et que nous nous soyons bornés à rappeler le protocole méthodologique publié en clair sur ce site. Nous avons effectué notre travail de pédagogie et d'information ;  comme nous le faisons auprès des 22'500 abonnés de notre lettre.

 

• Acte 7 : Un coup de barre à droite, un coup de barre à gauche

Nous sommes soulagés le 11 septembre 2013 par le reportage de TV : Les perquisitions étaient illégales selon le Tribunal cantonal neuchâtelois. Il ordonne la restitution du matériel saisi.

Bon, c'est vrai, s'il y avait crainte pour la sécurité de l'État, elles seraient légales. 

Vous pensez que tout est fini, que le devoir d'information des journalistes est préservé ? 

Eh bien, non. Le 14 octobre 2013, nous apprenons que le Ministère public neuchâtelois fait recours dans l'affaire Rocchi

On y apprend que : "Dans sa pesée d’intérêts, il a considéré que les capacités professionnelles d’un enseignant ne présentaient pas un enjeu suffisant pour le public pour que l’affaire soit traitée par voie de presse avant de l’être par les autorités, a-t-il expliqué lundi." 

Justement, où en est-on au plan académique ? Le résultat de l'enquête est-il connu ?  

 

• Acte 8 : Le rapport d'enquête et ses conséquences

Le résultat de l'année d'enquête est rendu le 3 septembre 2013. Le Conseil d'Etat neuchâtelois fait une déclaration officielle concluant à un plagiat par négligence.

En s'appuyant sur l'analyse d'un second expert, M. Ivan Cherpillo, spécialiste du droit d'auteur (N.B. toujours pas de commission ad hoc), l'enquête se conclut sur... un plagiat par négligence. On lit :

" Concernant l'ouvrage intitulé "La Suisse qui gagne", il ressort des conclusions de l'expert qu'il n'y a pas eu d'appropriation d'idées originales ou de recherches de tiers. Certains passages justifient toutefois qu'on les qualifie de plagiats par négligence, vu la quantité de références supprimées par un tiers lors de la correction du document original.

Ainsi, il y avait un tiers, un rédacteur inconnu. Il y en a toujours un ; un assistant obscur qui ne figure pas dans les auteurs mais le devient dès qu'un plagiat est révélé. Que ce soit chez PPDA ou chez le Grand Rabbin de France. Nous l'avions d'ailleurs écrit il y a déjà plusieurs années dans le vade mecum du plagieur.

Bien entendu, nous sommes aussitôt appelés par les journalistes qui demandent une analyse de ce cas, maintenant achevé. Nous n'acceptons qu'une interview. Nous résumons notre analyse dans cet article de l'Express.ch au titre accrocheur de "Réputation de l'université en jeu".  

Nous disons sans ambages que ce concept de "plagiat par négligence va faire exploser de rire toute la communauté scientifique". Parallèlement, nous expliquons notre souci constant de préserver la sérénité des protagonistes par des enquêtes rapides menées rigoureusement.

Quant à l'avocat de X, il n'hésite pas à conclure à la "réhabilitation" dans son Communiqué de presse

Dick Marty, le président du Conseil de l'Université jette l'éponge le 26 septembre 2013 après 1000 heures d'enquête. On n'ose pas imaginer le coût de l'opération et le dommage en terme de temps perdu pour les professeurs et les étudiants de cette université.

 

• Acte 9 : Y a-t-il une morale à cette histoire ?

Il serait facile de dire que, si on nous avait interrogés en septembre 2012, rien de tel ne se serait produit. Ni coût psychologique, ni coût financier, ni perte indubitable d'image pour cette université, voire cet Etat. Il existe des méthodes formelles d'établissement des faits, des protocoles à suivre pour conduire une bonne instruction.

Nous avons été solidaires de nos pairs en leur indiquant dès le début que, selon nos profils de plagieurs (chapitre 4), nous pensions (avec très forte probabilité) être en situation de plagieur addictif. Il est des signes qui ne mentent pas. Nous leur avons conseillé de chercher dans les autres publications, voire dans sa thèse de doctorat. 

L'ont-ils fait ? Toujours est-il que le 30 septembre 2013 le Conseil d'Etat suspend le professeur avec effet immédiat. La goutte d'eau de trop aurait été une obscure histoire de création d'entreprise non déclarée.

Heu... Rappelons que notre coeur de métier, c'est : la création et la diffusion de connaissance.  

Notons enfin la souffrance morale du principal acteur qui aura eu une triple peine : celle d'une année d'enquête épuisante, celle de voir son"e-dentité" impactée pour l'avenir (le web a une très bonne mémoire) et celle de la sanction qui va tomber.  

• Acte 10 : Revenons au point de départ

Il était une fois, un jeune chercheur à Trois-Rivières (Québec), ayant obtenu un doctorat d'HEC Montéral. Il semble que X se soit octroyé des postes fictifs - voire des publications - au moment de son embauche en Suisse. Et le Doyen canadien de s'exprimer dans l'article  Un CV gonflé fait jaser en Suisse :

"S'il reconnaît que ce genre d'événement est rarissime, M. Boisvert explique que les universités, dont l'UQTR, se dotent généralement de processus d'embauche qui peuvent prévenir de telles situations. C'est toujours un comité de sélection formé de professeurs du département concerné qui analysent les CV lors d'un appel de candidatures. Généralement, les professeurs et les chercheurs d'un domaine d'études se connaissent entre eux, note-t-il. «Et quand on n'est pas certain, il y a des vérifications qui se font», ajoute le doyen."

Il ne faut pas exagérer. Il y des secrets bien gardés sur ce type de dossiers lors des phases d'embauche. Ailleurs comme chez nous. Chez nou comme partout.