De fils en Balkans

De fils en Balkans 

 

Parution : lettre 56 - 19.06.2014 

(Merci à Dr. Cristina Del Biaggio, post-doctorante Université de Genève et Université d'Amsterdam qui nous a communiuée ce cas)

 

Les médias s'intéressent peu au monde académique. Néanmoins, quand des hommes politiques sont impliqués il en va tout autrement. 

Le cas ci-dessous est ridicule parce que la découverte des réseaux d'influence est trop facile dans un monde rendu transparent par le pouvoir du Web. Qu'est ce qu'ils espèrent ces fraudeurs ?

Mais c'est un humour teinté de mélancolie dans a mesure où notre monde académique ne semble pas savoir se protéger de ce type de malversations. Et si le monde académique ne sait pas se protéger, c'est la connaissance qui est en danger.

Le 1er juin 2014, nous apprenions que le ministre des Affaires intérieures ancien Président de l'Assemblée nationale avait obtenu une thèse de doctorat comportant un grand nombre de plagiats.

L'article au titre sybillin nous démontrait les multiples plagiats dont le manuscrit était émaillé

 GETTING A PHD IN SERBIA HAS NEVER BEEN EASIER: THE CASE OF MINISTER OF INTERNAL AFFAIRS NEBOJŠA STEFANOVIĆ

Or, les faits sont persistants, et les journalistes se sont intéressés à celui qui avait été le directeur de Thèse. Ils sont alors stupéfaits de découvrir que lui se targuait en toute modestie de détenir... un faux diplôme de doctorat. 

Tel père, tel fils. donc. Nous rappelons notre article sur les thèses de complaisance : chaque fois qu'une telle thèse est décernée, chaque fois qu'un directeur de thèse s'insurge contre ceux qui dénoncent les pratiques d'un de leur anciens étudiants, il suffit d'aller observer comment eux-mêmes ont produits leurs propres thèses et articles.

Nous reproduisons ici, in extenso, cet article du Courrier des Balkans en date du 19 juin 2014.

 

Le Courrier des Balkans

Faux diplômes en Serbie : le scandale Megatrend, ou le gouvernement des faussaires

De notre correspondante à Belgrade

 

Mise en ligne : jeudi 19 juin 2014

Le ministre serbe de l’Intérieur, accusé de plagiat pour son doctorat, avait trouvé un soutien de poids : Mića Jovanović, son directeur de thèse, propriétaire de la célèbre université privée Megatrend de Belgrade. Or, celui-ci vient de démissionner. En effet, son CV était truffé de faux diplômes. Qui est vraiment ce « cosmologue spécialiste du management », proche des frères Bogdanoff, compagnon de route du SNS et ami du tout Belgrade ? Enquête.

Par Jovana Papović

 

(Avec Peščanik) Après avoir révélé que la thèse de doctorat du ministre de l’Intérieur Nebojša Stefanović n’était qu’un vulgaire plagiat, des collaborateurs de Peščanik, Marko Milanović et Miljana Radivojević, se sont intéressés à son directeur de thèse : le professeur Mića Jovanović, Recteur et propriétaire de l’Université privée Megatrend.

Pour répondre aux accusations qui pèsent sur le ministre Stefanović, Mića Jovanović s’est empressé de prendre sa défense et de qualifier les auteurs de l’article dénonciateur de « soi-disant chercheurs ». Il dira publiquement : Il est « impossible de critiquer le travail d’un jury composé des professeurs Park, Chanaron, Đorđević et, sans fausse modestie de moi-même, avec tout mon bagage universitaire ! »

Qui est Mića Jovanović ?

Ces paroles sans « fausse modestie » ont incité les universitaires Milanović, professeur de Droit, et Radivojević, post-doctorante à l’Institut d’Archéologie, à aller fouiller dans le passé du recteur de Megatrend et à découvrir son riche parcours universitaire. Dans sa biographie disponible sur le site de l’université Megatrend ou dans une version plus romancée sur le site du tabloïd Press on peut lire que Mića Jovanović a défendu deux thèses de doctorat : la première à l’University in London en 1983 (management et relations industrielles) et la seconde en sciences de l’organisation, à Maribor, en Slovénie, en 1991.

En plus de son engagement universitaire dans le domaine du management, le professeur Jovanović est aussi président d’un étonnant « Laboratoire de recherche en cosmologie générale » à Paris et il a publié, avec comme co-auteurs les « cosmologues » français, Igor et Grichka Bogdanoff, le livre controversé Avant le Big Bang (2004), vivement critiqué par la communauté scientifique. Il n’y a pas à dire, gestionnaire et cosmologue, c’est à en faire pâlir d’envie un Stephen Hawking. Une recherche plus approfondie sur le site du « General Cosmology Research Laboratory » n’apportera néanmoins aucune information supplémentaire sur le travail de Jovanović, puisque celui-ci ne figure tout simplement pas celui-ci dans la base de données.

Mais quelle est donc cette « University in London » ?

Le CV de Mića Jovanović est constitué d’un grand nombre de travaux de recherches, de publications, de titres honorifiques décernés par diverses institutions et autres collaborations prestigieuses, pour la plupart démenties par les intéressés. Mais ce qui a le plus attiré l’attention des deux universitaires curieux, c’est ce fameux doctorat de l’University in London. En effet, ce terme est assez singulière, car généralement, University in London désigne une fédération d’universités comme London school of Economics, Imperial College London, etc., qui sont elles-mêmes constituées de plus petites facultés (LES, UCL, KCL, etc.).

Il est donc impossible d’être détenteur d’un diplôme décerné par une « University in London ». Après avoir visité les bases de données des thèses défendues au Royaume-Uni, Milanović et Radivojević n’ont trouvé aucune trace des travaux de Mića Jovanović. « Nous nous sommes servis de toutes les orthographes possibles (Jovanović, Jovanovic, Jovanovich, Yovanovic, Yovanovich), de la date de publication, du domaine de recherche, de mots clés (work, motivation, etc.) », expliquent-ils, mais « aucune trace de la thèse de M. Jovanović ».

Après cette recherche infructueuse les auteurs ont donc décidé d’écrire à Stephen Wood, célèbre professeur d’économie à la London School of Economics, et qui, selon les dires du recteur Jovanović, aurait été son directeur de thèse.

Voici ce qu’il leur a répondu : « Je n’ai pas été le directeur de thèse de Mića Jovanović. Il n’a jamais été inscrit à la LSE. Il était engagé dans un programme CNAA [1] à Portsmouth, où j’étais intervenant. Il y a soutenu sa thèse, mais le jury ne lui a pas accordé de diplôme de doctorat. Il y avait un certain nombre de problèmes dans son mémoire, et nous lui avons demandé de le modifier. À ce que je sache, il n’a jamais déposé de thèse modifiée. Vous devez vous adresser à l’institut technique de Portsmouth pour le savoir. Ce qui est certain c’est qu’il n’a jamais soutenu de thèse à la LSE ».

Les auteurs ont suivi le conseil de monsieur Wood, ils se sont adressés l’Université Portsmouth. Mais toujours pas de thèse de doctorat en vue. Puisqu’il n’ont pas réussi à retrouver des informations sur le travail de Mića Jovanović, ni sur Internet, ni dans les bases de données des bibliothèques mondiales, les auteurs ont décidé de s’adresser directement à l’intéressé, en lui adressant un e-mail pour lui demander d’envoyer son mémoire défendu à la fameuse University in London. Il n’ont jamais reçu de réponse.

L’étudiant Mića Jovanović, déjà un arnaqueur à la petite semaine

Quelques jours après ces mises en doutes publiées sur le site Peščanik, une commission spéciale dépêchée par le ministère de l’Éducation serbe, a définitivement établie que le recteur de l’Université Megatrend, Mića Jovanović, n’avait jamais été inscrit à la London school of Economics, ni soutenu de thèse de doctorat à Londres. Le ministre de l’Éducation Srđan Verbić a très vite appelé Mića Jovanović à s’expliquer où à démissionner de sa fonction.

En jouant parfaitement le rôle de la victime innocente, Mića Jovanović a affirmé que toute cette affaire n’était qu’une « chasse à l’homme » lancée à son encontre, qu’il était contraint et forcé de démissionner, mais que ces accusations ne sont pas vérifiées.

Dimanche 15 juin, il a assisté à l’émission Teška reč sur le plateau de Pink TV pour faire entendre sa version. Il est arrivé avec un tapuscrit de 334 pages reliées et a prétendu que les intéressés n’avaient pas pu trouver son mémoire, parce qu’ils ne s’étaient intentionnellement pas servis du bon numéro d’immatriculation. Mais, malgré cette « preuve irréfutable », il n’a pas remis en cause sa démission. Jovanović restera propriétaire de l’Université Megatrend - même s’il avoué publiquement qu’il pensait à la mettre en vente - et professeur jusqu’à sa retraite, prévue dans deux ans.

Seulement, l’intervention télévisée de Jovanović n’a pas calmée les ardeurs, et la presse à scandale s’est empressée de fouiller encore plus loin dans le passé du recteur. Les quotidiens Press et Telegraf publiaient le 17 juin, que Jovanović se serait fait passer pour malvoyant pendant ses études de premier et de second cycle à la Faculté des Sciences politiques de Belgrade, afin de passer plus facilement ses examens. Selon les deux tabloïds, le mémoire de maitrise de Jovanović aurait été évalué par la note de 7,22 sur 10 (ce qui correspond à une mention assez bien en France), une note insuffisante pour pouvoir s’inscrire en thèse. Jovanović n’a pas réagi publiquement à ces accusations.

En attendant, son élève, le ministre Nebojša Stefanović, se fait tout petit. Aucune commission spéciale n’a été chargée de vérifier son mémoire de doctorat, comme ça a été le cas pour Jovanović. En réaction à ce silence, un groupe d’universitaires serbes et internationaux a mis en place une pétition pour appeler le ministère de l’Éducation à former « un comité académique indépendant, composé de professeurs éminents et indépendants originaires de Serbie et de l’étranger, chargé de détecter le plagiat et d’évaluer la qualité scientifique de la thèse de doctorat du ministre Nebojša Stefanović ». La pétition appelle aussi à examiner l’accréditation de l’Université Megatrend, notamment pour la délivrance des diplômes de troisième cycle. Pour mémoire, Mouammar Kadhafi était doctor honoris causa de Megatrend...

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[1] Un diplôme technologique délivré au Royaume-Uni jusqu’en 1993